Comme chaque année, la pêche à la civelle met l’estuaire en état d’ébullition. 2010 ne déroge pas à la règle avec le blocage des remorqueurs hier et aujourd’hui dans le port de Saint-Nazaire par les pêcheurs de civelle.
Des pêcheurs qui réclament auprès de l’union européenne de pouvoir exporter la civelle sur les marchés asiatiques et le marché de l’aquaculture chinois en particulier. Un marché très demandeur qui permet aux pêcheurs français de vendre le produit de leur pêche aux environs de 300 € le kilo. L’enjeu économique est de taille : la pêche française représente 80 % de la production européenne de civelles. En 2007, la civelle fournissait de 50 à 100 % du chiffre d’affaire des 1 100 pêcheurs professionnels français de civelles.
On observe une augmentation extrêmement forte du prix de la civelle depuis une quarantaine d’année (5 euros au milieu des années 1960, 300 euros en 2005 à monnaie constante après être passé par 20 euros au milieu des années 1970, 30 euros au milieu des années 1980 et 100 euros au milieu des années 1990). L’augmentation résulte du développement de l’aquaculture (qui ne peut se faire sans civelles) et, depuis la fin des années 1990, de l’effondrement des populations de civelles.
(Source : Etude UPMC - La reconstitution des stocks d’anguilles : un problème qui dépasse une simple politique de quotas de pêche)
Mais s’en tenir à ces éléments, c’est omettre que l’anguille et la civelle ont changé de statut depuis plusieurs années. D’espèce nuisible, l’anguille est aujourd’hui classée parmi les espèces menacées d’extinction et les exportations de civelles sont soumises depuis le 13 mars 2009 à des permis strictement réglementés par l’Union européenne.
L’objectif affiché de l’UE est depuis 2007 d’augmenter le nombre d’anguilles dans les eaux continentales européennes en utilisant les civelles qui ont été pêchées en en relâchant une partie dans des sites favorables au développement de l’anguille. Les zones humides comme la Brière font partie de ces sites favorables.
Ce repeuplement des eaux continentales européennes nécessite donc un apport important de civelles. Une politique qui renverse la part jusque là allouée à l’exportation. Actuellement, entre 1 et 10 % des captures de civelles sont utilisées pour le repeuplement en Europe, le reste est destiné à l’aquaculture (les trois-quarts sont exportés en Asie). En 2013, le taux de civelles capturées utilisées pour le repeuplement des eaux continentales européennes est porté à 60%.
On comprend l’émoi des pêcheurs de civelles. Les prix vers l’Europe pour le repeuplement sont 30% inférieurs aux prix pratiqués sur les marchés de l’aquaculture chinoise. Voilà le hic.
Alors faut-il céder aux sirènes économiques des marchés asiatiques ou faut-il suivre l’avis des scientifiques qui ont aidé l’Union européenne à bâtir une politique de repeuplement de l’anguille sur le long terme ?
Je comprend la colère des pêcheurs qui voient s’éteindre un marché fructueux. Après que l’état aie renforcé ses mesures contre le braconnage, les pêcheurs professionnels de civelles pouvaient espérer tirer tous les profits de cette pêche miraculeuse. Oui mais la civelle est un produit naturel et le cycle de vie de l’anguille est complexe, long et sinueux.
L’anguille fraie dans la mer des Sargasses au large des Antilles puis les alevins vont être portés par les courants marins jusque sur nos côtes européennes et nord africaines. La migration durent un peu plus de deux années durant lesquelles les alevins se transforment en civelle. Arrivés sur les côtes, elles vont chercher à s’introduire dans des milieux d’eau douce et saumâtre. Elles vont y rester de cinq à vingt ans puis grossir et se pigmenter pour devenir anguillette, anguille jaune puis anguille argentée. Alors viendra le temps, au moment des crues d’automne, de reprendre le chemin de l’océan en direction de la mer des Sargasses pour y frayer et se reproduire.
Autre singularité et non des moindre de l’anguille : au cours de sa maturation, l’anguille est plusieurs fois convoitée par les pêcheurs et les gourmets.
A trop vouloir en profiter, l’anguille ne sera bientôt qu’un souvenir à raconter à nos petits enfants ou bien il faudra se rendre au Japon pour la déguster en kabayaki.
Pour comprendre la vie des anguilles et le marché des civelles, je me suis promenée sur la toile. Je vous recommande d’aller rendre visite à …
Les mesures de lutte contre le braconnage de la civelle
La reconstitution des stocks d’anguilles : un problème qui dépasse une simple politique de quotas de pêche. Une étude claire qui synthétise les enjeux de la politique européenne sur la question de l’anguille.



5 Commentaires
Bonjour
le post d’Azilis est très documenté et pertinent mais je voudrais réparer une erreur grossière qui nous fait passer, nous, pêcheurs de civelles pour des gens qui cherchent le profit à tout prix au détriment de la survie d’une espèce.
Je signale que nous avons accepté sans aucune protestation le plan français de sauvegarde de l’anguille qui nous oblige, sans aucune compensation, à réduire la pêche de la civelle de 50% entre 2010 et 2013. Ce plan, accepté par les scientifiques prévoit entre autre un quota de pêche d’environ 40 tonnes de civelles pour la saison 2009-2010 (sur toute la France). Dans ce quota, dont une grande partie est réservée au “réalevinage”, il est prévu une part de 14 tonnes pour les fermes d’élevage chinoises qui font que les prix sont tirés à la hausse. Par la faute de quelques fonctionnaires parisiens qui n’ont pas fait leur boulot, il s’avère que ce quota à l’exportation n’est toujours pas ouvert et que nous sommes obligés de vendre nos civelles à des prix dérisoires pour la consommation espagnole.
C’est pour ça que nous bloquons les ports et manifestons aujourd’hui. Nous ne contestons pas le plan de sauvegarde de l’anguille, nous ne cherchons pas à vendre toutes nos civelles aux Chinois; nous nous battons juste pour que les politiques tiennent leur parole et que l’on nous laisse vendre le peu qu’on nous autorise pêcher à un prix décent qui permettra à nos entreprises de survivre.
Un pêcheur Morbihanais en colère
Fred
le prix peut paraitre très haut à la vente mais il faut bien se rendre compte que dans une marée de 6h attraper 1kg est souvent formidable.
les coups d’exploitation d’un bateau de peche : achat du bateau et du matériel, droit de peche appeler le role + enim securité sociale des gens de mer + les invalides + caisse retraite. parce que les pecheurs payent leur retraite eux
+impots à payer + le carburant gasoil gros budget
eh oui apres tout cela il ne reste pas grand chose sur le kilo vendu
et si l’on ramene le prix du kilo de civelle comparée au prix des truffes qui ne demande pas autant d’investissement
je vous laisse y reflechir
a+
un fils de le mer
Je pense qu’il faut tout simplement arrêter de pêcher des civelles en Loire
Pourquoi vouloir s’obstiner à éradiquer l’espèce.
Changer de cap ou de métier est difficile c’est sûr mais s’il faut des décisions d’experts ou “fonctionnaires parisiens” pour établir des quotas c’est que l’activité n’est plus lucrative et bientôt révolue (voir ce qui se passe en ce moment pour le thon rouge).
Si les seuls clients qui payent sont les chinois ce n’est pas très gratifiant pour les pêcheurs eux-mêmes.
Je comprendrais si c’était pour défendre une tradition nantaise et ses spécialités du terroir (si je puis dire) mais on en est plus là.
Il faut tout simplement regarder la réalité en face
La pollution de l’eau, l’augmentation des industries et de ces rejets, les aménagements de l’estuaire et du fleuve tout entier sont responsables de cette raréfaction.
Je sais de quoi je parle je travaille dans une industrie le long de la Loire, ya du boulot…
Mais également de la surpêche, pourquoi y’avait / y’a t’il des braconniers c’est bien parsqu’il y a de l’argent facile à se faire de cette ressource.
On doit rétablir l’équilibre perdu avant de renouer avec l’activité pêche à la civelle.
Et s’il n’est pas trop tard et si les bonnes décisions écologiques/économiques sont prises peut-être que dans 10 ans l’espèce aura repris le chemin des sargasses.
Merci à Azilis pour cet article abondamment documenté.
J’ai vécu une période où il était banal d’avoir son assiette pleine de civelles, où il était banal de pêcher des anguilles dans les mares des rochers à marée basse ou bien au lancer ou bien au carrelet.
Il faut se rendre à l’évidence. Les populations ont largement baissé et ceci pour différentes raisons. La pêche n’est pas la seule.Si on veut protéger les anguilles, il faut commencer par protéger les civelles.
Cela passe par une pêche très règlementée et par la lutte contre le braconnage et ses filières…et freiner la pollution des estuaires.
Une question aussi: combien de civelles faut-il pour en avoir un seul kilogramme?
J’ai trouvé des civelles en sachet dans une grande surface de Saint-Nazaire. En regardant de plus près et en lisant la notice, il s’agit d’une préparation à base de poisson sous forme de pibales (ou civelles) venant d’Espagne.A s’y méprendre, même au goût!!et moins cher !