La Roche Saint Gildas, qu’on appelait plus simplement La Roche, jouissait d’une renommée qui dépassait largement les limites de son territoire. Érigée au sommet d’un promontoire rocheux, elle dominait les méandres de la bien nommée Aiguebelle, rivière qui se jetait dans l’océan quelques kilomètres en aval, passé le barrage d’Anval. Petite cité de caractère, comme il était indiqué à l’entrée de la bourgade, elle bénéficiait en toutes saisons d’un tourisme plutôt aisé, à en croire les prix affichés ou plus exactement discrètement suggérés dans les vitrines du centre ville. Autrefois elle avait été de par sa situation géographique un carrefour commercial relativement important, on y faisait négoce de sel de Guérande, de vin issu de cépages tout à fait intéressants sinon honnêtes, Merlot, Noah, des peaux traitées dans les tanneries des environs ainsi que des poteries fruits du savoir-faire des artisans locaux. Son port abrité des tempêtes mais cependant sensible aux marées en faisait un havre apprécié des riches yachtmen britanniques et avait permis l’essor de chantiers navals toujours actifs. Chef-Lieu de son canton, elle accueillait aussi dans ses vieux murs un établissement scolaire à la réputation autrefois très flatteuse et encore aujourd’hui apprécié pour la rigueur de sa discipline et pour son taux de réussite aux examens, le Lycée Collège Privé Saint Ignace de Loyola.
C’est dans ce collège, autrefois couplé à une école élémentaire, qu’avait accompli toute sa carrière d’enseignant le bon monsieur Pierre Badouin. Et même s’il n’exerçait plus depuis bientôt six ans, sans que personne ne sache vraiment quelles étaient les raisons qui avaient alors justifié ce qui avait toute l’apparence d’une disgrâce – pensez donc ma brave dame, se faire jeter comme un malpropre à moins de cinq ans de la retraite ! - Pierre Badouin était resté une figure locale, ne comptant pas son temps pour l’animation pastorale, les kermesses et fêtes à connotation plus ou moins religieuse. Tout au plus pouvait-on s’étonner que s’il continuait à diriger la chorale des adultes et celle du foyer logement, il avait cédé son poste de chef de choeur des Petits Chanteurs de Saint Ignace à l’abbé Coquard, bien moins flamboyant.
C’est bien peu dire que la nouvelle de sa mort violente avait jeté la consternation dans les rangs de la bonne et en apparence pieuse société rochoise. L’annonce de son suicide faisait l’effet d’un bouquet qu’on espérait final d’un lugubre feu d’artifice.
Tout avait commencé en janvier. Le pion en charge de l’internat de «Saint-Ign’» avait constaté au matin du 15 la disparition du petit Benjamin Courrier, élève et pensionnaire au collège. Aussitôt avaient fleuri, dans les commerces, relayés dans les conversations, les journaux, les radios et télés qui faisaient le siège de toute personne montrant son nez par ces froids matins d’hiver, des avis de recherche circonstanciés et illustrés d’une photo d’un garçon de 12 ans, au regard et au sourire avenants. Le statut de pensionnaire du petit Benjamin – on ne l’appelait plus qu’ainsi, il serait et resterait à jamais le petit Benjamin – n’était pas lié à l’éloignement de sa famille mais, comme d’autres enfants avant lui et très probablement après lui, à la croyance qu’avaient ses parents que la pension de Saint Ign’ lui forgerait le caractère ou à tout le moins ne lui ferait pas de mal. Peut-être y avait-il d’autres raisons moins avouables ou moins avouées, du genre pendant qu’il n’est pas là on a la paix, toujours est-il que Monsieur et Madame Courrier exerçaient à deux pas de là l’intéressante activité d’hôteliers-restaurateurs, à l’enseigne du Duc de La Roche Saint Gildas, deux fourchettes au Pirelli.
La deuxième salve prit la forme de la découverte du corps de l’enfant, trois mois après sa disparition, dans l’étang jouxtant le manoir de la Porte Millon, à trente kilomètres à peine. Les enquêteurs n’avaient pas encore fait part de quelconques certitudes quant à la date du décès, juste après l’enlèvement ou juste avant la découverte du corps, laissant planer doutes, supputations, suspicions, et bien sûr commérages et rumeurs, tous plus macabres les uns que les autres.
Et comme si un esprit malin avait voulu que le coeur des rochois se soulève pour de bon, la foule nombreuse qui suivait le corbillard emmenant le gamin avait pu contempler, consternée, horrifiée, la pancarte accrochée au cou de la statue de la vierge, érigée au bord de la route qui menait de l’église au cimetière, bien visible de tous, famille, autorités, notables, gendarmes, curieux, journalistes, enfants et adultes unis sinon dans la peine au moins dans l’effroi de la tragédie, statue offerte à tout un chacun par le seul sieur Badouin qui avait sans doute cru de son devoir de bon chrétien d’afficher ainsi dans son jardin son amour pour la maman de l’enfant Jésus.
La pancarte disait : «Notre Dame des Pédophiles, Priez pour Lui»



2 Commentaires
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commentaires bienvenus !
et … à la semaine prochaine !
aïe! ça se corse.