L’enfant dans l’étang

Jean-Sébastien Kück n’était pas au mieux de sa forme. La cuite de la veille n’y était sûrement pas pour rien. JSK avait visiblement un rapport étrange à l’alcool. Lui-même n’y comprenait pas grand chose. Des semaines, des mois pouvaient passer sans que l’envie de s’enivrer le titille. Et il pouvait tout aussi bien faire des kilomètres pour atteindre l’arabe ouvert la nuit qui, malgré l’interdiction de délivrer de l’alcool passé 22 heures, lui fourguerait une bouteille de mauvais whisky à un prix largement exagéré.

Ces alcoolisations massives trouvaient sûrement leur origine dans quelque blessure, quelque traumatisme infantile qu’il était encore bien incapable d’identifier. Pourtant, JSK tâchait de se cultiver, d’analyser sinon de comprendre. Il regardait parfois les émissions de Mireille Dumas, où des au moins aussi déjantés que lui venaient se répandre. Mais il ressortait du spectacle de ces exhibitions encore plus perplexe, encore plus interrogatif quant à la propension de l’être humain, homo sapiens sapiens, homme qui sait et qui sait qu’il sait, à se faire chier pour pas grand chose. En général pour la difficulté qu’il y a à accorder ses envies à ses besoins.

Ces matins-là, facilement identifiables par ses proches au spectacle de son visage pas rasé, au fait que sa cravate n’était pas assortie à la chemise, elle même froissée, il était prudent d’aborder le commissaire Kück avec circonspection. Ce dont était absolument incapable l’inspecteur Coline Sardin.

Un courant d’air précédé du clac clac de talons hauts et déterminés se chargea d’annoncer son arrivée.

- Seb, c’est bien.

- Ta gueule, Sardin.

- Pfoouu ! Bonjour l’accueil, qu’est c’ qui t’arrive, mon coeur, qu’est ce qu’elle t’a fait ? Elle a pas voulu ? Y’avait les peintres dans le couloir ? T’as pas fait le café ? Putain, tu merdes mon chou.

- … ’scuse-moi, j’ai mal dormi.

- Dis plutôt que tu t’en es pris une, et que ça faisait longtemps.

- Mouais, … on peut rien te cacher.

- Tu devrais faire gaffe, quand même, tu peux être sûr que le planton va pas se priver d’accrocher des médailles à ta vareuse. C’était qui ce matin ?

- Euh … Bertrand.

- Ca va, il est pas trop con. C’est un des rares à la fermer quand il n’a rien à dire. Y’a du neuf ?

- Un coup de fil de Guérande, les képis ont les nerfs.

- Les pauvres chous, les culs salés font de la rétention d’eau ? Le pastis des keufs est trop fort ?

- Arrête Sardine, ils n’apprécient que moyennement que le proc nous ait refilé le petit Benjamin alors qu’il a été trouvé chez eux, c’est tout, ils sont un petit peu vexés.

- Bah, ça leur passera avant que ça me reprenne . T’as du Nes au moins ?

- Dans l’armoire, là. L’eau est chaude dans la bouilloire.

Coline Sardin se servit un café et remplit un gobelet pour son supérieur. Il l’intéressait. Au moins. Elle aurait été bien incapable de définir les raisons qui faisaient que ce type-là, pas franchement sexy, pas vraiment séduisant, plus tout jeune, avec une belle capacité à se jeter dans les emmerdes ou, s’ils ne se montraient pas assez spontanément, à les créer, pourquoi ce type éveillait-il chez elle une sympathie qu’elle imaginait se développer ailleurs que dans ce fichu commissariat.

Bonne professionnelle, elle s’efforça de chasser cette perspective, pas trop loin quand même, de façon à pouvoir la retrouver un peu plus tard.

- Bon alors, qu’est-ce qu’ils ont les gendarmes ?

- J’tai dit, ils ont les nerfs. Ils croyaient avoir l’affaire du siècle avec le gamin trouvé dans l’étang, et ils viennent de se rendre compte que non seulement ils vont devoir travailler avec leurs collègues de La Roche mais en plus, c’est à nous que le proc demande de coordonner les enquêtes. Pour une fois qu’ils pouvaient causer dans le poste, tu parles s’ils sont vexés !

- À propos de causer dans le poste, t’as vu les canards?

- Ben ouais, ils s’en donnent à coeur joie, tu parles! Un prof qui aimait peut-être un peu trop les petits garçons et qui se suicide, un enfant noyé qui a probablement croisé sa route, et un corbeau qui …

La sonnerie du téléphone empêcha JSK de dire tout le bien qu’il pensait du personnage.

- Major Le Berche à l’appareil.

- Bonjour Major, commissaire Kück, qu’est-ce qui me vaut le plaisir ?

( À SUIVRE …)

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8 Commentaires

  1. tara dit :

    ah enfin Kück est de retour :-)

  2. Félix dit :

    J’ai attendu avant d’écrire, j’ai lu la suite, j’ai attendu, j’ai relu, j’en ai parlé… mais je n’arrive pas à me débarrasser de cette impression glauque, ce malaise. C’est étrange parce que je suis adepte des « polards » mais là, je n’arrive pas à me détacher de la réalité. Je n’arrive pas à entrer dans cette fiction. Lorsque dans l’épisode 2 tu écris : « Toute ressemblance avec des évènements, des personnages existants ou ayant existé est bien évidemment TOTALEMENT FORTUITE ! » : c’est un « degré » auquel je n’arrive pas. Si c’était le cas, pourquoi « Guérande, le manoir, l’étang, l’enfant,… ? et ce titre l’enfant dans l’étang… : aucune personne n’a pu aborder ce feuilleton sans penser à l’affaire Jonathan. Donc c’était voulu : pourquoi ?… Que cette affaire inspire un polard, pourquoi pas. Les polards sont construits sur fond de meurtres et les meurtres ne sont jamais des histoires légères. Mais-là, je ne sais pas, l’affaire n’est pas élucidée, l’enquête est en cours, le site sur le dossier est accessible à tous. Cette inspiration présente un certain risque voire un danger certain… risque de douleur pour la famille de Jonathan, danger autour du malade qui a effectivement tué cet enfant.
    Lorsque tu écris dans l’épisode 3 : « La deuxième salve prit la forme de la découverte du corps de l’enfant, trois mois après sa disparition, dans l’étang jouxtant le manoir de la Porte Millon, à trente kilomètres à peine. Les enquêteurs n’avaient pas encore fait part de quelconques certitudes quant à la date du décès, juste après l’enlèvement ou juste avant la découverte du corps, laissant planer doutes, supputations, suspicions, et bien sûr commérages et rumeurs, tous plus macabres les uns que les autres. »

    Justement, le côté macabre de ce feuilleton me dérange, comment ne pas faire un parallèle avec l’histoire en cours.
    Dans la nuit du 6 au 7 avril 2004, Jonathan COULOM, âgé de 11 ans, disparaît d’un centre de vacances de SAINT-BREVIN-LES-PINS (Loire-Atlantique). Son corps est retrouvé six semaines plus tard dans la mare d’une propriété à GUERANDE (Loire-Atlantique). (Extrait du site officiel)

    As-tu réalisé cela, lors de l’écriture ?

  3. paco dit :

    merci Félix pour ce commentaire pertinent. L’introduction du deuxième épisode précisant le caractère fortuit de toute ressemblance éventuelle est bien évidemment une précaution nécessaire contre toute tentative d’interprétation et d’amalgame hâtifs. Bien sûr, d’aucuns feront des liens avec des évènements ou des personnages qu’ils ont approché, mais ceci leur est propre, tout comme sont rigoureusement intimes et uniques les phénomènes d’identification que l’on développe à la lecture de tout roman, toute fiction. Ceci dit, personne n’est obligé de trouver cette “littérature” de bon goût.

  4. Luc dit :

    En bref, Félix, personne t’oblige à lire!… De la part de Paco, c’est un peu court et fermé comme commentaire. Paco préfère les encouragements?

  5. Fil dit :

    A quand la suite?
    Je perds le fil…

  6. philmouss dit :

    j’en parle à Paco

  7. Fil dit :

    Vite la suite!…C’est un feuilleton mensuel ou hebdomadaire?

  8. philmouss dit :

    j’appelle Paco

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